31 mars 2012

De l’interactivité en Amérique

NYC_by_CFaydi

Paroles d’Outre-Atlantique.

On ferait plus facilement confiance aux jeunes, on leur confierait plus rapidement des projets d’envergure. Les perspectives de carrières y seraient également plus alléchantes, tout comme les salaires nous disent-ils. Pour certains, ils semble même désormais impossible de quitter New York, San Francisco, Montréal ou encore Vancouver. Qu’est-ce qui pousse ces jeunes designers d’interactivité diplômés à s’expatrier, à traverser l’Atlantique ? Quelles embuches parsèment ce voyage vers ce qui demeure pour beaucoup d’entre eux, l’eldorado de l’interaction design ?

Au-delà de l’envie
Barrière initiale de la langue, obtention d’un visa de travail, choc culturel, l’expatriation est loin d’être de tout repos. Si certains ont franchi le pas, leur motivation dépasse la simple envie de vivre leur part du “rêve américain”. Pour Clément designer chez Behance, après un premier stage à New York, presque par hasard, c’est cette vision décomplexée des usages technologiques qui l’a poussé à reconduire l’expérience. Pour lui “la majorité des services/produits émergents se trouve aux États-Unis (…) De nouveaux usages (web et mobiles) émergent ici bien avant d’émerger en France et c’est forcément plus excitant d’être les premiers à travailler dessus”. Pour Andrews-Junior, interaction designer chez Google de l’autre côté du continent, l’histoire a de quoi faire rire : “le seul entretien que j’ai obtenu en France fut par le biais d’une agence de recrutement de Londres ! (…) J’ai passé des entretiens avec plusieurs entreprises au Royaume-Uni, à Taipei et aux États-Unis. Dans mon cas, il s’est révélé plus facile de faire valoir mes compétences sur le marché international que sur le marché français”.

Un constat partagé par Romain, “Je ne garde pas un très bon souvenir de ma dernière expérience professionnelle, chose qui a aussi beaucoup influence mon départ”, désormais sa situation a bien changé depuis son arrivée à Vancouver : “le facteur rémunération a beaucoup motivé mon départ, mieux payé et de belles perspectives d’évolutions bien réelles. Un Eldorado quoi !”
Presque tous dénoncent le retard et le manque de vision de l’innovation en France : le rôle et la place du designer dictée par un marketing obsolescent, le manque de prise de risque, l’absence de chances données aux jeunes. Une approche loin de satisfaire ces designers dont l’envie est de créer les services et les interfaces de demain.

NYC by Clément Faydi

NYC by night / Clément Faydi

Un modèle d’enseignement plébiscité
Si l’innovation française semble définitivement marquer le pas derrière le modèle américain canadien, l’enseignement du design d’interactivité ne semble pas révéler de symptômes identiques. Bien au contraire ! La formation très professionnalisante de designer hybridant compétences en design d’interface (UI), en  design d’expérience utilisateur (UX) et en développement de prototypes semble particulièrement prisée par les entreprises outre-Atlantique. Qu’est-ce qui justifie une telle préférence ? “Beaucoup ont été surpris par le panel de connaissances du à mon cursus et aussi par la diversité des projets sur lesquels j’ai pu travailler” explique Romain. Pour Goulven, le constat sur l’enseignement nord-américain est similaire “Leur approche est souvent centrée sur leur discipline respective. Je suis très fier de pouvoir apporter une vision plus holistique.

Parce que nous possédons une bonne méthodologie, nous avons la capacité de nous adapter à tout type de projet et tout type de contexte. Dans l’urgence, on peut produire également tout type de document (maquette papier, wireframe, sketch, mockup, vidéo, 2D, 3D, prototype, guidelines, etc.) et apprendre à utiliser de nouveaux outils sans trop de problèmes (nouveaux langage de programmation, software, etc.) (…) Je me sens plus flexible et plus capable de m’adapter aux différentes réalités des projets”.
Élargissant à l’enseignement du design d’interactivité au-delà du modèle français, Andrews-Junior souligne, “mes jeunes collègues et moi-même faisons partie d’une génération nouvelle, dont le design d’interactivité est la formation initiale. La plupart des designers que j’ai côtoyé et qui occupent des positions managériales sont devenus designers d’interaction à la suite d’une reconversion ou d’une formation professionnelle”.

La « Touche française » ?
Je pense qu’il n’y a pas d’ « American touch » non plus, si on parle de pure interactivité” affirme Clément. Pour lui et comme pour d’autres, la seule différence est culturelle “Il y a une American touch dans la façon de travailler, dans la philosophie de l’entreprise, etc… Mais pas vraiment dans le design d’interactivité”.

Pour Romain, c’est la même chose “Je pense que la « French touch » est une terminologie abusivement employée. On devrait plus parler actuellement d’une « dribbble touch« , pour Andrews-Junior : “ les designers Français, comme les autres, produisent des interfaces qui ont cette flaveur (sic) un peu particulière des productions de Cupertino, c’est un peu dommage…”. S’il devait y avoir une seule différence, pour Goulven celle-ci est de l’ordre de la méthodologie, “Les designers français consacrent une partie  plus importante de leur temps à la phase amont du projet”.

NYC by Maxime Leroy

NYC by Maxime Leroy

Un rêve américain pas exempt de quelques embûches
Si l’apprentissage de l’anglais est désormais un passage obligé pour tous les étudiants français (TOEIC), sa maîtrise réelle au quotidien dans le cadre du travail n’est pas toujours aussi simple. “La langue pose pas mal de barrières au début  (surtout pour pouvoir parler de mes idées, mes intentions, ma vision des projets etc…)” et “apprendre le vocabulaire au fur et à mesure pour décrire les interfaces et ses composants / prendre la parole (…) prend forcément plus de temps en anglais” explique respectivement Clément et Mickaël à New York.

Puis vient le visa ou permis de travail, ce chemin de croix des postulants à l’expatriation qui a au moins le mérite de dérouter les moins motivés. Morceaux choisis : “Il faut s’y prendre relativement à l’avance et bien connaître la procédure de visa pour rassurer les plus petites entreprises”, “Le visa de travail est long et cher, et nécessite un avocat (il vaut mieux que l’entreprise paie). Le visa de stage nécessite un mois, et coûte plus de 1000 euros ce qui peut décourager”, “même avec toutes les opportunités que j’ai eu au États-Unis, à chaque fois le visa a posé problème”.
Et puis, il serait aussi bien inutile de faire croire aux prochains aspirants que les américains du Nord ne sont que des français dont la vision du football est un poil plus équipée :
“Il y a cette métaphore populaire qui présente les américains comme des pêches tendre à l’extérieur avec un noyau très difficile à percer ; et les français comme des noix de coco avec un extérieur dur peu avenant et un aspect agréable une fois l’écorce éliminée. Je pense que c’est un peu vrai” s’amuse Jessica qui indique également ne pas travailler avec beaucoup d’américains à Siemens, mais être entourée de collègues des quatre coins du globe. Une diversité partagée dans l’équipe de 80/20 où travaille Mickaël.

Au niveau du travail, bien que les salaires soient beaucoup plus élevés (environ 80 000$ par an pour certains) et que les entreprises intéressent financièrement la plupart des employés à l’entreprise, le rythme est parfois difficile à apprivoiser au début : “On travaille bien plus, les journées sont plus longues, la charge de travail plus importante” raconte Andrews-Junior. “On attend des « nouveaux » qu’ils soient opérationnels immédiatement (1 ou 2 semaines d’adaptation grand maximum) et (…) les responsabilités suivent rapidement. En arrivant ici, j’ai eu le sentiment que mes expériences précédentes importaient peu. J’ai cessé d’avoir une position de designer junior du jour au lendemain et j’ai rejoint une équipe spécialisée dans les interfaces mobiles, chose que je n’avais absolument jamais faites avant”, explique-t-il. Le Canada et plus particulièrement  Montréal, semble être l’ambassadeur du cool en comparaison : “pour ce qui est de l’intégration, c’est assez déroutant car tout se fait très naturellement. Les choses sont simples sur le plan humain et le rythme est très détendu”.

Malgré ces quelques embuches, c’est bien évidemment le travail là-bas qui attire à ce point nos expatriés : “les jeunes sont considérés comme importants ici et tout a été mis en place pour que je me sente bien !” insiste Clément. “Ici on nous confie des responsabilités, et on essaye de nous accompagner autant que possible pour qu’on puisse mener nos projets à bien. C’est stimulant, mais difficile” tempère Andrews-Junior.

NYC by Mickael Denie

NYC by Mickael Denie

Le stage, une porte d’entrée avant le grand saut
Pour la plupart d’entre eux, c’est une évidence. Un stage facilite grandement l’obtention d’un poste à temps plein dans l’eldorado américain par la suite. Pour Clément, stagiaire une première fois à New York chez FirstBorn en 4ème année de son cursus en 5 ans, l’expérience a été déterminante : “je ne pourrai pas chercher un boulot autre part, l’envie de travailler ici s’est transformée en besoin”. C’est ainsi qu’il a rejoint Behance, pour son stage de fin d’études en 5ème année, à la suite duquel il a été embauché. “C’est vraiment une bonne transition et les entreprises américaines recherchent souvent des stagiaires qui pourraient passer en full time parce que la période de stage permet de les former”, explique-t-il.

Pour Jessica, le coût du sponsoring (le financement par l’entreprise du visa de l’employé) est également un facteur déterminant pour une première expérience en stage : “il peut être très difficile de rivaliser (avec un citoyen américain) pour un poste à temps plein. À l’opposé, faire un stage aux USA est plutôt intéressant pour l’étudiant et pour l’entreprise, c’est donc plutôt un « WIN‐WIN » pour avoir une belle expérience sur le continent américain”. Pour Romain, venu au Canada sans être passé par un stage le constat est le même : “le conseil que je peux donner aux étudiants des années à venir pour éviter des procédures longues et souvent sans garanties, c’est de partir en stage là-bas (…) se constituer un carnet d’adresse, et ajouter des références US dans son CV”. D’ailleurs Clément indique aussi la piste “start-up” ces entreprises de taille réduite, qui permettront à l’étudiant “de toucher à beaucoup de choses différentes” et “d’être sur place et de rencontrer et démarcher d’autres entreprises pour la suite”.

Article rédigé par Maxime Leroy.