14 mars 2012

Lift 2012 Genève

lift12

« What can the future do for you ? »
En cette fin de Février s’est déroulée à Genève une nouvelle édition de la conférence Lift.
Trois jours de conférence, d’échange et de rencontre autour du thème en compagnie de participants aux parcours différents. À l’heure où le rythme effréné de l’actualité modifie au quotidien un peu plus la face du monde, ces trois jours sont l’occasion de marquer une pause et de se pencher sur ce qui pourrait être les nouvelles donnes de demain. En fil rouge de ces évolutions à venir se retrouvent les formidables promesses portée par l’innovation numérique, devenue un vecteur de changement transversal et surtout global. Retour sur les idées qui ont marqué ce Lift cuvée 2012.
Technologie = société
Bis repetita
En guise d’amuse-bouche à la réflexion, le Lift proposait cette année un angle d’attaque singulier : la technologie nous a-t-elle réellement permis d’améliorer notre quotidien ? Plus qu’une simple question attendant une réponse, c’est une prise de recul qui était proposée par JP Rangaswami à un public largement acquis à la cause de l’innovation technologique.
En filigrane de cette réflexion sur le bienfondé de l’innovation se trouve la nécessité d’une (re)mise en perspective de tout progrès observé. Notre perception d’une technologie évolue nécessairement dans le temps, certaines innovations s’effaçant au profit d’autre ; l’obsolescence ayant ce petit quelque chose de darwinien.
Pour autant, et comme nous l’enseigne si bien le proverbe, il ne s’agit finalement que de réinventer la roue. En adoptant une vue d’ensemble du changement, on remarque qu’un des éléments marquants de l’innovation demeure la transposition d’usage. Ainsi la cartographie d’hier n’est-elle pas le Foursquare d’aujourd’hui ? Même constat pour OpenStreetMap, où, à la lueur de la mise en réseau du monde et de l’ouverture des connaissances, il apparaît la nécessité de redessiner un élément pourtant fondamental de nos civilisations : une cartographie libre et universellement accessible. L’Histoire n’est cependant pas cet éternel recommencement souvent énoncé.
Il reste le constat que certains enjeux, tels que l’infobésité ou surcharge informationnelle, n’ont fait que se déplacer au fil du temps et d’une technologie à l’autre. Un constat à la fois rassurant et synonyme de défi, qui trouve directement écho dans les préoccupations des designers d’aujourd’hui.
De Gutenberg à Zuckerberg, Anaïs Saint-Jude de l’Université de Stanford esquisse le vrai challenge de l’innovation technologique : celui d’accepter la complexité du monde pour mieux tenter de la transcrire.

Lorsque l’empathie se dématérialise
La société est un tissu social sensible, situé traditionnellement à l’opposé de la rigueur des algorithmes qui régulent nos vies. Souvent brocardé pour sa supposée froideur, le numérique s’est-il finalement inscrit dans un déni d’émotion ?
Le designer Ben Bashford refuse de le croire et nous donne une leçon d’empathie numérique.
La première règle lors de la conception d’un produit numérique est de passer du « What you are designing » au « Who you are designing ».
Ce changement de paradigme est plus que nécessaire à l’heure où les objets reçoivent de plus en plus le préfixe « smart », embarquant des processeurs et se connectant au réseau. De même, leurs capteurs tendent à s’inspirer des sens humains tels que la vision pour Kinect ou la reconnaissance des sons dans le cadre de Siri. Sans pour autant tomber dans l’anthropomorphisme forcené et décrit dans la théorie de l’Uncanny Valley, il s’agit pour le designer de s’inspirer des détails qui font l’humain afin de créer l’empathie à travers des objets numériques. Parmi les exemples réussis d’une telle démarche, on notera qu’il s’agit souvent de simples petits apports telle la respiration du voyant de veille des MacBook.
L’empathie doit être suscitée en premier lieu du côté de l’humain plutôt que de celui de la machine, en donnant une accroche sensible à l’utilisateur. Ben Bashford en profite aussi pour glisser quelques recommandations permettant d’insuffler ces touches d’émotion aux objets numériques.
Les conditions de réussite résident alors dans la capacité à développer des conversations ouvertes avec le produit et un soin tout particulier apporté aux jointures d’usage assurant ainsi la continuité de l’utilisation. Au final, c’est l’expérience utilisateur qui en ressort grandie et les designers ne s’y sont pas trompés en incorporant toujours plus d’interactions cognitives dans leurs réalisations.

Redévelopper l’innovation
Innovation de crise
La session « Développement – Redéveloppement » a donné lieu à un tour d’horizon passionnant de l’innovation en terrain difficile.
Avec en première ligne l’Afrique et ses envies de connexion, Steve Song nous présente le projet Village Telco, un réseau Internet alternatif à celui proposé à des prix parfois prohibitifs par les fournisseurs d’accès nationaux. L’idée est alors de se baser sur la technologie WiFi et de créer un écosystème local d’hotspots, le Mesh Patato, ouvrant et partageant un seul et même point de connexion. Contournant habilement les nodes d’accès problématiques ou défectueuses, ce réseau low-tech propose de connecter des villages jusque-là privés d’accès Web dans une logique open source et open hardware. Un succès rendu possible grâce à un peu d’inventivité et beaucoup d’audace puisqu’il s’agissait d’arrêter de penser les Africains comme des « exclus » permanents pour les considérer comme de « futurs connectés ».

À la faiblesse de l’infrastructure technologique viennent parfois s’adjoindre d’autres causes externes provoquant la déconnexion d’une partie du monde. Ces conditions sociales ou environnementales sont alors le moteur d’une forme particulière d’innovation numérique que nous fait découvrir Kevin Anderson : l’utilisation des médias sociaux en cas de crise humanitaire ou politique.
Le détournement d’outils numériques hérités du web social devient alors un vecteur de survie.
On citera notamment l’exemple d’Ushahidi, une plateforme collaborative de cartographie se basant à la fois sur des technologies Web et aussi téléphoniques comme les SMS pour permettre l’accès le plus large. Cet outil de crowdmapping a notamment été utilisé pour dénoncer des violences électorales au Kenya ou en outil de coordination pour la réponse humanitaire après le séisme en Haïti.
La particularité de ces organisations de crise réside dans le fait que la mise en réseau des individus permet un développement international des outils. Ce dernier est alors partagé entre des volontaires de différentes nationalités, parfois à l’opposé géographique des premiers utilisateurs du service de crise. La promotion sur le terrain du service est alors laissée à l’appréciation des coordinateurs locaux par le biais d’un affichage public ou de messages radio.
Une complémentarité entre les médias sociaux et les médias classiques est en conséquence nécessaire pour produire des résultats efficaces. Mais que se passent-ils lorsque les pays coupent l’accès au Web et donc à ses outils ?
À ce titre, il est intéressant de noter que simplement 5% des Égyptiens étaient inscrits sur Facebook pendant les évènements de la place Tahrir au début de l’année 2011. La coordination par les réseaux sociaux n’a donc peut-être pas été si efficiente dans la chute du pouvoir égyptien, mais elle a très certainement permis d’alerter la communauté internationale sur la situation de crise du pays.

Alors cette fermeture des réseaux sociaux ou du Web est-elle une spécialité à réserver à des régimes politiques peu recommandables ? Pas si sûr si l’on en croit Farida Vis qui nous apprend que le gouvernement britannique a songé à fermer des réseaux sociaux comme Twitter ou Blackberry Messenger pour tenter d’endiguer les émeutes londoniennes en août 2011. Alors qu’une partie du grand public se montre favorable envers ces mesures drastiques, il est intéressant de noter que ces mêmes réseaux permettent une lecture fine du phénomène de violence.
Avec près de 2,6 millions de tweets propulsés par plus de 700 000 utilisateurs différents, l’écho numérique des émeutes a aussi vu des initiatives singulières prendre forme comme le hashtag puis le compte RiotCleanUp coordonnant le nettoyage des rues suite aux violences des nuits passées. En complément, on notera l’excellente visualisation interactive du journal The Guardian sur la diffusion des rumeurs relatives aux émeutes, offrant un autre visage des débordements urbains.
Dans un nouveau détournement d’usage, Twitter devient une plateforme d’observation et d’écoute d’un phénomène social, et ce, en vue de mieux en comprendre la viralité et peut-être d’y apporter enfin une réponse raisonnée et mesurée.

Développer l’inattendu
Si l’innovation n’hésite donc plus à sortir de ses zones de confort habituelles, très occidentales pour l’occasion, elle franchit aussi de nouvelles barrières conceptuelles. Comme le résume David Rowan, de Wired UK, « disruptive ideas happen on the edge ». Et à cette bordure se trouve une nouvelle fois le continent africain. Avec l’accès de plus en plus poussé de ses territoires au réseau mondial, notamment via l’initiative de Village Telco, il nous faut définitivement changer notre regard sur une Afrique qui se connecte face à un Occident qui, lui, se sature.
Après avoir manqué la révolution de l’Internet fixe, l’Afrique entre de plain-pied dans celle du Web mobile. Loin d’être un territoire technologiquement sinistré, de nouveaux investisseurs y proposent leurs smartphones et tablettes à destination de ce marché aux attentes spécifiques, notamment alimenté par la re-aspora et le retour au pays de jeunes Africains habitués au numérique.
Malgré une infrastructure qui doit encore se fiabiliser, les premiers enseignements sont à tirer des nouveaux usages numériques se développant en Afrique. C’est ainsi que la banque britannique Barclays s’est très largement inspirée pour son application PingIt du service africain M-Pesa, proposant des micro-virements simplifiés depuis son mobile.
Les pays du Nord ont donc à mettre de côté un certain paternalisme technologique pour s’intéresser à la simplicité d’usage des services imaginés et à cet écosystème dynamique digne d’une Swahilicon Valley. Et qui sait, demain le nouveau stéréotype sera peut-être de ne plus pouvoir se déplacer en Afrique sans rencontrer un entrepreneur numérique…

Au fil des conférences, d’autres idées disruptives se sont progressivement dévoilées. On notera tout particulièrement le compte-rendu de l’expérience Bitcoin, la première monnaie en mode P2P ou l’utilisation de la réalité virtuelle pour accélérer la récupération après un traumatisme crânien.

Responsabilité augmentée
Cet appel à redévelopper l’innovation ne doit cependant pas se contenter d’une nouvelle, voire énième, conquête de territoires à connecter. L’éthique de l’innovation est, elle aussi, un de ces combats permanents qui conditionnent et façonnent notre environnement.
JP Rangaswami nous rappelle que si, par définition, la technologie est moralement neutre, ni bonne ni foncièrement mauvaise, l’usage que l’on en fera questionne cette éthique. L’innovation doit alors sans cesse être soumise à un regard empreint de distance. Qu’est-ce qui nous pousse réellement à innover ? Est-ce la réponse à un besoin ? L’exploitation d’un principe observé ou encore une accélération de l’évolution naturelle des choses ?
Cerner ces motivations n’est alors que la première étape dans la responsabilité apportée à l’innovation. Une telle logique doit aussi être poursuivie dans sa mise en place et à l’image du mouvement Open Source, le mot d’ordre est alors de collectiviser les bienfaits de l’innovation, là où l’échec reste personnel. Un échec qui répond par ailleurs directement à la revendication d’un certain droit à l’erreur, celui offert par l’expérimentation personnelle. La condition finale à une innovation raisonnée résidant au final dans une idée relativement disruptive : celle de « prendre son temps ».

Comprendre le monde par le design d’interaction

Représenter le système
Amorcé par l’intervention « Systemic medias for a systemic age » proposée par Tom Armitage, c’est un nouveau paradigme du design d’interaction qui se dessine. Au-delà des grandes tendances de la gamification, se confondant selon l’opportunité avec la stratégie marketing, le domaine du jeu offre un nouveau modèle de compréhension de notre monde. Ce dernier n’est autre qu’un environnement systémique composé d’interactions conçues et imaginées pour articuler les échanges sociaux, et ce, par la loi, le marché, les normes sociétales ou encore l’urbanisme. Comme tout bon jeu qui se respecte, le monde est alors régi par des règles tacites. Le design d’interaction, dans son sens large, peut alors se proposer d’offrir des clés pour représenter ce système et se poser les bonnes questions : à qui sont ces règles, quelles sont les intentions derrière ?

Le design du jeu et de l’interaction quitte alors le simple domaine du numérique pour se retrouver propulsé au-devant des enjeux de notre environnement sociétal. C’est le cas des jeux en réalité alternée (Alternate Reality Games), proposant une continuité d’expérience hors des écrans.
Kars Alfrink, de l’agence Hubbub, soumet alors l’idée de mettre notre contrat social à l’épreuve de ces jeux grandeur nature. Il énonce pour l’occasion deux grands principes d’interaction ludique permettant de s’interroger et décrypter notre relation au monde : le jeu comme acte performatif et la fièvre de la simulation. Le premier se propose de faire fi des codes actuels pour créer des espaces temporaires de jeu et de questionnement social directement dans la rue lorsque le second nous glisse dans la peau d’un autre ou nous place dans une situation bien particulière.
In fine, l’idée est d’étudier le système d’interactions réelles qui nous entoure à partir des principes d’interaction numérique rencontrée dans le jeu et selon des notions de modèles et de miroirs. Une telle approche permet ensuite de proposer des actions locales expérimentant de nouvelles normes sociales. Le design d’interaction dépasse donc sa seule fonction de conception d’usage pour devenir un bagage essentiel à la compréhension du monde moderne. Grâce à cette mise en lumière des principes réticulaires, une nouvelle littératie développe, celle offrant de lire et d’écrire les systèmes numériques et réels. Le design d’interaction offre aussi, grâce à sa capacité à représenter le système, une certaine manière à le contre prototyper.

Un appel à la déconstruction
Si le design d’interaction va au-delà la simple interaction avec le média numérique ou la machine, c’est pour devenir design d’interactions entre les individus ainsi qu’une interface à la complexité du monde. La représentation du système permet alors d’envisager le prototypage de nouveaux modèles, notamment par le jeu comme l’écrit Jane McGonigal dans son livre référence sur la gamification, Reality Is Broken.
José Luis de Vicente nous rappelle d’ailleurs à juste titre quelques exemples de jeux qui ont déjà changé, à leur échelle, le monde. C’est le cas notamment de « Fold It », un jeu collaboratif ayant permis de cartographier des protéines qui pourraient un jour donner lieu à un traitement contre le cancer.

Sebastian Deterding, quant à lui, prodigue quelques clés pour parvenir à hacker le système et en réenchanter les interactions dans un univers devenu « code et espace ».
En premier lieu, c’est l’appréciation humaine qui donne du crédit à l’interaction.
Si les artefacts visibles de l’automatisation du monde sont avant tout des situations d’interaction complexes, elles doivent en conséquence être scriptées avec précaution. Il est indispensable de garder à l’esprit qu’elles demeurent une réponse artificielle et programmée du système, une réponse qui doit faire sens avec le contexte de stimulation. C’est donc le rôle du designer d’imaginer ce feedback cohérent. À ce même titre, rappeler la nécessité de l’appréciation humaine est donc un plaidoyer pour l’implémentation systématique d’une sorte de commande manuelle auxiliaire permettant d’outre passer la mauvaise réponse du système qu’il soit numérique ou social. En somme un hacking sociétal réussi et rendu possible grâce à la compréhension des interactions par le design.

En conclusion
Encore une année riche pour le Lift’12 générant autant de questions que la conférence n’apporte de réponses ! Dans les bagages, des pistes d’idées germent déjà et si ces quelques points abordés ne sauraient couvrir le propos entier de la conférence, l’intégralité des interventions de cette édition est disponible en ligne sur le site et le compte Twitter officiel.
De quoi encore nourrir encore un peu la réflexion et la créativité !

Article rédigé par Bastien Kerspern
Crédit Photographique : Flickr / Lift